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INTERREALM : Au-delà des frontières, de nouveaux imaginaires

INTERREALM : Lorsque les mondes se déplacent

Du 23 au 25 octobre 2026, au Carrousel du Louvre, la deuxième Exposition sino-française d’art et de design réunit vingt-trois artistes et créateurs autour d’une question aussi vaste que contemporaine : que devient notre rapport au monde lorsque les cultures, les matières et les imaginaires cessent d’évoluer en parallèle pour entrer véritablement en contact ?

Il serait tentant de regarder INTERREALM comme une nouvelle manifestation consacrée au dialogue entre Orient et Occident. Ce serait pourtant réduire son ambition. Car l’exposition ne cherche pas tant à juxtaposer des cultures qu’à observer ce qui se produit dans l’espace instable qui les sépare et, surtout, les relie. Le titre le dit presque littéralement : Interrealm, un territoire entre les mondes. Un espace de passage, de traduction, de friction parfois, où l’identité n’est plus une donnée fixe mais une matière en transformation. Présentée dans le cadre d’Art Shopping au Carrousel du Louvre, l’exposition rassemble peinture, sculpture, installation, textile, céramique, mode, design et création numérique. Une pluralité de médiums qui n’a rien d’anecdotique : elle traduit une époque où les frontières entre les disciplines se dissolvent au même rythme que celles entre les cultures. Sous le commissariat de Yueming Meng, avec le Centre de l’Héritage et de l’Innovation Culturelle Sino-Française (CHIC), CIRCLE et MindSwell, INTERREALM entend ainsi déplacer le regard plutôt que simplement montrer des œuvres.

 

L’art comme espace de réparation

L’un des premiers fils conducteurs de l’exposition est celui de la reconstruction. Chez l’artiste chinois JIA Wei KK, fondateur du groupe LKK, l’univers Ruhua donne forme à des états intérieurs qui échappent précisément à la représentation figurative classique. Chaos Rebirth – Water Drop, Ruhua Crocodile – String ou Rainbow in the Abyss – Transcendence mettent en scène la peur, la fragilité, la résilience et la possibilité d’un dépassement. L’installation Ruhua Baby – Crocodile – Meditation introduit quant à elle une dimension presque paradoxale : celle d’une innocence confrontée à une force potentiellement menaçante. Le crocodile devient moins une figure qu’un état psychique. L’œuvre semble alors poser une question essentielle : comment retrouver une forme d’équilibre lorsque le monde extérieur ne cesse de produire du désordre ?

Cette tension entre simplicité apparente et profondeur émotionnelle se retrouve chez Serge Bloch. Par le dessin, le collage ou l’assemblage d’objets ordinaires, l’artiste transforme le quotidien en territoire sensible. The Frame and the Heart, A Matron ou A Prayer ne cherchent pas l’effet spectaculaire. Leur puissance vient au contraire de cette économie de moyens qui laisse au regard la possibilité de compléter ce qui n’est pas montré. Le fragment, ici, n’est pas une absence. Il est une manière de faire apparaître autrement.

 

Entre deux cultures, le véritable territoire est celui de la matière

C’est peut-être dans les œuvres qui confrontent directement les traditions que le dialogue sino-français prend sa forme la plus intéressante. Non pas lorsqu’une culture tente de représenter l’autre, mais lorsqu’une technique, un matériau ou un objet change de statut en passant d’un contexte à l’autre. Avec Taihu Stones Revisited, Steve Lecru, artiste français installé en Chine, s’empare ainsi des célèbres pierres de Taihu, longtemps associées aux jardins et à l’esthétique lettrée chinoise. Leur réinterprétation contemporaine déplace leur fonction sans effacer leur mémoire. La pierre devient alors un objet de traduction culturelle : elle conserve son histoire tout en entrant dans un autre régime de perception. Chez Robbert de Goede, le dialogue passe par une autre opposition : bois carbonisé et fils délicats, masse et ligne, obscurité et lumière. Dans Wire Sculptures Carbon, la matière semble porter elle-même la mémoire de sa transformation. Le bois brûlé évoque la disparition ; le fil, lui, construit une forme de continuité. L’œuvre se tient précisément dans cette tension. Wanderley Cabral, avec Pôr do Sol, déplace encore la question vers la couleur. Installé en France, l’artiste brésilien inscrit dans sa peinture une expérience de déplacement qui fait de la couleur un langage avant même d’être une référence culturelle. Ce qui circule d’un pays à l’autre n’est donc pas seulement une esthétique : ce sont des sensations, des souvenirs, des façons différentes d’habiter l’image.

 

Réinventer le patrimoine plutôt que le mettre sous vitrine

La partie consacrée au patrimoine culturel immatériel constitue sans doute l’un des enjeux les plus stimulants d’INTERREALM. Car préserver une tradition ne signifie pas nécessairement la conserver intacte. Une culture vivante est précisément celle qui accepte d’être transformée. LI Xiangyu puise dans les imaginaires des dynasties Qin, Han et Tang pour les confronter au design contemporain. Avec Yong Le Hui, inspirée des guerriers en terre cuite, ou Tang Fugui, autour de la figure du cheval Tang et de la laque traditionnelle, l’artiste ne reproduit pas un patrimoine : il le remet en circulation.

Même mouvement chez LI Wei, professeure à l’Université Tsinghua, qui travaille sur le textile et le costume dans Le Classique de l’eau sur soie, ou chez LI Xiangyu, qui réinvestit le Lujin, textile traditionnel du Shandong, dans une création vestimentaire contemporaine. Le geste est important : le patrimoine cesse d’être une image du passé pour redevenir une matière de création. Cette logique traverse également le travail de LI Yichen, diplômée du Royal College of Art, qui transforme le paravent traditionnel en installation sculpturale, et celui de HUANG Haining, qui transpose les techniques chinoises d’assemblage à tenons et mortaises dans le domaine de la joaillerie. Dans les deux cas, la tradition ne disparaît pas sous la modernité. Elle en constitue la structure invisible.

 

La jeune création face à un monde devenu numérique

La dernière partie d’INTERREALM déplace le regard vers onze jeunes créateurs. Leurs recherches témoignent d’une génération pour laquelle les distinctions entre art, design, technologie et objet semblent déjà appartenir à une autre époque. LI Haoze, avec On Proper Misuse, interroge les infrastructures urbaines et les usages qui leur sont assignés. QIAN Chengyu travaille la céramique autour de la contradiction entre protection et contrainte. ZHOU Yunhan explore la mémoire corporelle et les liens affectifs. Avec L’Ère des pseudopodes, YU Xiaozeng aborde les relations entre l’être humain et les médias par la création 3D. SU Jiayi introduit l’interactivité dans notre rapport aux objets quotidiens, tandis que WANG Jingyi utilise la glace comme une matière métaphorique de la fragilité du bonheur. D’autres encore, ZHAO Yanqi, GE Xinyuan, JIANG Yuexuan, YANG Jingyu et ZHANG Caiyilin, déplacent la réflexion vers la protection animale, la liberté, l’identité numérique, les rapports de pouvoir ou la narration intime. Le bijou, notamment, apparaît ici comme un territoire particulièrement révélateur. Il n’est plus seulement objet précieux ou marqueur social : il devient support de récit, espace politique miniature, parfois même extension du corps.

 

Un monde entre les mondes

Ce qui fait finalement l’intérêt d’INTERREALM tient moins à la diversité de ses propositions qu’à la question qui les traverse : comment créer lorsque l’on appartient simultanément à plusieurs imaginaires ? L’exposition ne prétend évidemment pas résoudre la vieille question du dialogue entre Orient et Occident. Elle fait quelque chose de plus intéressant : elle montre que ce dialogue n’est plus un face-à-face. Les artistes circulent, vivent ailleurs, empruntent des techniques, déplacent des objets, transforment des signes, hybridisent les pratiques. Les identités culturelles deviennent poreuses. C’est peut-être là que se situe le véritable Interrealm : non pas entre deux territoires, mais dans cet espace mouvant où les références se contaminent, où la tradition rencontre la technologie, où le geste ancestral devient design, où l’objet quotidien devient œuvre et où la mémoire cesse d’être tournée vers le passé pour participer à la construction du présent.

 

Au Carrousel du Louvre, INTERREALM propose ainsi moins une cartographie des différences qu’une observation des transformations. Et rappelle, au passage, que l’art n’est jamais aussi contemporain que lorsqu’il accepte de ne plus savoir exactement où commence un monde et où finit l’autre.

 

 

INTERREALM : 2ᵉ Exposition sino-française d’art et de design

23–25 octobre 2026 — Carrousel du Louvre, 99 rue de Rivoli, Paris 1er

Vernissage : 23 octobre, 20h–23h, sur invitation.

Ouverture au public : 24 octobre, 11h–20h ; 25 octobre, 11h–19h.

Forum artistique et remise de prix : 26 octobre 2026.

Texte : Carole Schmitz

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